Édition 2013 - Les 10 ans du FIFEQ !
JEUDI 14 MARS 2013
Table ronde sur la réappropriation des médias et la co-construction filmique avec Manon Barbeau de Wapikoni Mobile, Alexandre Enkerli du projet ArtNet et Philippe Messier, doctorant en anthropologie à l’Université McGill. L’évènement a eu lieu au Pavillon Sherbrooke de l’UQÀM.
—
Quand la caméra devient levier d’affirmation ou de manipulation
par Bénédicte Filippi
À l’UQÀM hier, lors de la seconde journée du festival du film ethnographique, une table-ronde était organisée autour de la thématique de la co-construction filmique et de la réappropriation des médias. Un sujet particulièrement engageant pour les Manon Barbeau de Wapikoni Mobile, Alexandre Enkerli d’ArtNet et Philippe Messier, doctorant en anthropologie, réunis pour l’occasion. Tous les trois sont passionnés d’anthropologie visuelle et tous ont travaillé à l’appropriation des médias par les minorités.
La cinéaste Manon Barbeau est la plus connue du trio. Chef de file de Wapikoni Mobile, elle combat depuis 2004 la détresse et l’isolement des jeunes dans les communautés autochtones. Ses armes : le film, la musique et une roulotte pour transporter son équipage.
Convaincue « du pouvoir transformateur de la création », Wapikoni place dans les mains des jeunes une caméra, leur offrant une tribune privilégiée d’expression. Le pari de Manon Barbeau est simple : travailler à l’affirmation d’une fierté identitaire à travers l’appropriation des médias. Tendue vers cet objectif, la roulotte de Wapikoni sillonne les communautés à travers le Québec, prêtant caméras, perches et logiciels de montage aux réalisateurs en herbe.
Pas facile néanmoins d’apprivoiser le métier de cinéaste en cinq semaines, la durée des séjours de Wapikoni dans les villages autochtones. C’est pour ça qu’au-delà du prêt matériel, Wapikoni mobilise deux cinéastes professionnels afin d’enseigner aux jeunes les rudiments de la réalisation. « Au début, ça marche par apprentissage siamois, les jeunes miment littéralement ce que leur montrent les cinéastes. Au bout d’un certain temps par contre, ils gagnent en autonomie », explique Manon Barbeau. Au terme du séjour, un court-métrage est produit. Mais ce qui enracine réellement la pousse cinématographique, c’est le retour de la caravane qui refait escale deux à trois fois durant l’année dans la même communauté.
En 2004, au début de l’initiative, le contact était laborieux chez certains membres des Premières Nations. Les aînés, particulièrement, étaient méfiants. « Il y avait des réticences. La confiance s’est gagnée peu à peu, se rappelle Manon Barbeau. Les aînés ont réalisé l’utilité de la vidéo pour la transmission de leur culture. » En effet, pour eux, la caméra devient testament vivant. Aitun, l’un des films présentés lors de la table-ronde en témoigne. Kévin Bellefleur en est le réalisateur et aussi le petit-fils de Josephis qu’il filme en compagnie de sa femme. « C’est bien que tu nous filmes, puisque vous n’avez pas connu les ancêtres. C’est eux qui nous enseignaient. La technologie n’existait pas encore », raconte Josephis à Kévin. La vidéo devient ainsi legs pour les aînés qui craignent de voir leurs savoirs traditionnels disparaître avec eux.
Même inquiétude à l’ouest, chez les femmes francophones ontariennes qui craignent de voir s’éteindre leur savoir-faire artisanal. Pour immortaliser leurs pratiques, c’est l’organisme Communautique qui est venu à la rescousse avec le projet ARTNET dans ses cartons.
Spécialiste en participation citoyenne, Communautique est basé à Montréal. La mission de l’organisme est simple : rendre la technologie accessible en facilitant l’appropriation des médias aux communautés marginalisées.
Ici, c’est la web-vidéo qui joue les courroies de transmission. Présentant les femmes travaillant sur leur métier à tisser ou expliquant les rudiments le b-a ba de broderie, la vidéo fixe leurs pratiques dans le temps. « C’est une manière de préserver la culture et l’artisanat de ces femmes », rappelle Alexandre Ekerli, qui a séjourné auprès des membres de l’Union culturelle franco-ontarienne. Et de protéger en quelque sorte le patrimoine culturel de la région.
Alors que Wapikoni Mobile et ArtNet se sont focalisés sur la réalité des minorités canadiennes, Philippe Messier s’est intéressé à l’appropriation des médias chez les Mong, une minorité ethnique vivant au nord du Viêtnam. Contrairement à la situation canadienne, l’État contrôle cette appropriation. Ainsi, si la chaîne consacrée aux minorités vietnamienne VTV se veut un vecteur d’affirmation identitaire, celle-ci est fortement teintée du paternalisme bienveillant du régime.
La représentation culturelle des Mong est ainsi savamment mise en scène afin d’exposer au grand jour les facettes rentables de son identité. Out la culture pourtant millénaire de l’opium, l’agriculture sur brûlis et les sacrifices animaliers. Ce sont les cultures matérielles, à savoir la danse, les chants et les poèmes qui sont valorisées par l’État. Purgées de leurs composantes indésirables, elles deviennent des joyaux touristiques promus sur toutes les tribunes.
La vitrine touristique est donc surveillée de près. Procédant selon les mots de Philippe Tessier par « préservation culturelle sélective », l’État contribue à la marchandisation culturelle de ses minorités au nom de l’intérêt supérieur de nation.
Tributaire de la tradition propagandiste, le cas des Mong du nord du Viêtnam rappelle le pouvoir du dispositif médiatique. Si dans les mains des équipes du Wapikoni et d’ArtNet, la caméra rime avec émancipation, dans celles de VTV, elle se rapproche de l’oppression.